Frédéric
WANG
institut d'Asie orientale, ENS LSH
Au retour de son voyage en Chine, Roland Barthes publia dans Le Monde du 27 mai 1974 un article intitulé « Alors, la Chine ? ». Contrairement à l’attente générale des intellectuels de l’époque divisés en partisans de la dictature du prolétariat et défenseurs des Droits de l’homme, Barthes, qui était un passionné du Japon, n’y avait émis aucune opinion sur le régime communiste et sur la Chine en général. À ses yeux, les signes présents dans ce pays étaient tout simplement inintelligibles.
Plus de trente ans se sont écoulés, les signes chinois abondent dans tous les sens : la Chine devient presque une « quotidienneté ». Il ne se passe pas un jour où l’on n’a pas affaire avec elle. Les signes chinois, avouons-le, sont radicalement plus intelligibles : tout semble dire que la Chine redevient, est en train de devenir, une puissance du monde.
Mais derrière des données immédiates, quelle est la vraie réalité ? Est-elle aussi euphorique que ce qu’on voit, entend ? Quelle est la dimension de la tradition face à une mutation sans précédent ? Et l’Occident, dans quelle mesure peut-il être utile à la Chine, à son interprétation de la tradition et à sa modernisation ? C’est autour de ces questions que nous avons organisé le colloque « Le choix de la Chine d’aujourd’hui : entre la tradition et l’Occident » à l’École normale supérieure Lettres et Sciences humaines les 26 et 27 novembre 2004. Et le présent ouvrage propose les résultats des deux journées d’échanges intenses.
Le titre peut paraître ambitieux, car il lie le passé et le présent, la Chine et l’étranger. Mais notre objectif a été plus modeste. C’était de fournir une occasion de rencontre à nos collègues français et chinois, tous spécialistes d’un des aspects de la Chine : philosophie, droit, littérature, sociologie, histoire et psychanalyse. Dans ces champs très vastes et avec des approches diverses, il est temps de réinterpréter une question fondamentale qui nous a semblé récurrente, c’est celle de l’identité, identité entendue dans plusieurs dimensions.
Il va de soi que la question d’identité est celle du sujet, de la subjectivité. La Chine est par excellence un « sujet de droit », vu son histoire et sa tradition. En même temps, elle est « sujet de quête », car elle est à la recherche de toute nouveauté, et ce depuis au moins plus d’un siècle et demi, depuis la guerre de l’Opium. Néanmoins, le droit acquis et la quête ne sont pas sans contradiction entre eux et avec la réalité, point d’ancrage entre une vision rétrospective et une autre prospective. C’est justement ce tissage non sans conflit qui rend l’objet Chine passionnant.
La quête va parfois jusqu’à des terrains totalement en friche. C’est ce que nous dit ici Rainier Lanselle. La demande de la psychanalyse du sujet chinois n’est qu’un reflet de sa prise de conscience de sa subjectivité, de sa volonté de « se connaître » jusqu’à son « insu », mot qui revient souvent dans son article. Mais face à cette demande énorme, l’offre est très pauvre et parfois dénaturée. La raison est pourtant relativement simple, elle est linguistique et politique. Confucius ne disait-il pas que « gouverner, c’est rectifier [les noms] » ? La politique n’est que linguistique. Néanmoins, la tradition n’est pas toujours réfractaire au nouveau savoir, voire à la psychanalyse. Je me contente de citer le philosophe Yan Jun 颜均 (1504-1596) qui se réclame de Wang Yangming (1472-1529). Yan Jun utilise le terme shenmo 神莫 pour désigner le soubassement des activités émotionnelles, terme que j’aurais tendance à traduire par « inconscient ».
Tout le monde sait que les emprunts terminologiques ont joué un rôle fondamental dans la construction de certaines disciplines en Chine… Mais Chen Jiaying propose l’expression « mots transplantés » qui sont des termes traduits et réinventés. Ils ne correspondent pas totalement à leur version originale et passent par une sinisation. Il range dans cette catégorie « transplantée » des mots à deux syllabes comme zhexue 哲学 (philosophie) – dont les composantes monosyllabiques existent bel et bien dans le chinois –, geming 革命 (révolution), qui change de sens étymologique. Certes, le recours à ces mots transplantés a grandement enrichi la langue chinoise. Mais leur omniprésence dans la terminologie conceptuelle produit un effet pervers : un nombre important de textes théoriques est écrit dans une langue presque étrangère à la langue chinoise. D’autre part, ce problème linguistique déplace le centre de la philosophie, c’est-à-dire que l’examen des concepts devient une tâche impossible. Ce problème se pose aussi à un autre niveau, et Zhang Ning nous le confirme à travers son étude sur la notion de « pardon », qui semble n’appartenir qu’a des cultures judéo-chrétiennes. À partir du postulat de Jaques Derrida selon qui le pardon exige une inconditionnalité, Zhang Ning constate que dans la pratique de la sagesse confucéenne et dans le bouddhisme, il existe la mansuétude et la compassion mais non le « pardon ». Elle évoque les excuses présentées aux pays voisins par le Japon, dont sa relation avec la Chine est discutée plus en détail par Feng Shaolei. Ce dernier analyse très finement, les triples relations entre la Chine, la Russie et le Japon, les trois puissances orientales. Feng Shaolei souligne que la montée du nationalisme – ce qui est actuellement le cas en Chine –, résultat d’un acharnement de l’identité nationale dans chacun des trois pays, pourrait être l’un des facteurs de déstabilisation de leurs rapports.
Grâce aux progrès technologiques, la Chine réalise de très importantes fouilles archéologiques. Ces découvertes ont parfois une portée considérable dans la réinterprétation de l’histoire chinoise, de son identité culturelle. S’appuyant sur les lamelles de bambou découvertes à Guodian dans le Hubei, Jiang Guanghui nous livre une nouvelle lecture concernant la « lignée confucéenne » ( daotong 道统) établie sciemment par Han Yu (768-824) et les néo-confucéens des Song. En effet, ces textes sur lamelles de bambou qui datent du IVe siècle avant J.-C. accordent une place primordiale à la notion d’émotion ( qing 情), ce qui laisse supposer que la lignée confucéenne n’est sans doute pas représentée par la théorie de Zhu Xi (1130-1200) mettant l’accent sur la nature humaine ( xing 性), ni par celle de Wang Yangming centrée sur la connaissance ou la conscience [innée] ( zhi 知), ni par celle de Liu Zongzhou (1578-1645) attiré par la notion d’intention (yi 意). Selon Jiang Guanghui, c’est plutôt la théorie de Dai Zhen (1724-1777), lequel insiste sur l’émotion naturelle de l’homme, qui s’inscrit dans la lignée confucéenne pré-impériale. Wang Yangming et Liu Zongzhou sont plus longuement étudiés dans l’article de Frédéric Wang, qui essaie d’examiner les principales thèses de l’intuitionnisme chinois. La notion d’intention (yi) est confrontée avec l’intentionnalité husserlienne. La phénoménologie n’est pas présentée dans le but d’imposer une grille de lecture, mais seulement une issue éventuelle d’interprétation de la pensée chinoise. La contribution de Stéphane Feuillas va dans le même sens en associant Michel Foucault à un auteur des Song, Su Shi (1037-1101). Ces deux auteurs veulent nous montrer une possibilité de lecture moderne des textes classiques sans pourtant aller jusqu’à leur modernisation, dont le processus est analysé par Li Hongtu. Celui-ci s’est donné une tâche difficile en brossant un aperçu historique de la modernisation chinoise qu’il divise classiquement en quatre périodes depuis 1840 jusqu’à nos jours.
Passons maintenant à la réalité sino-chinoise. Là encore, nous retombons sur le problème d’identité. Les sociologues nous le prouvent. Par le cas des « travailleurs migrants », Chen Yingfang démontre l’infondé terminologique qui implique une totale discrimination identitaire. Cela amène aux acteurs désignés comme tels à une assimilation, voire à une soumission. L’article de Laurence Roulleau-Berger et de Shi Lu nuance cette situation plus ou moins dramatisée par Chen Yingfang. Pour elles, les soi-disant « travailleurs migrants » sont des « acteurs à la fois capables de mobiliser et de combiner des ressources sociales, économiques et symboliques dans des configurations en réseau, mais contraints aussi de subir des formes de domination dans un contexte où se superposent un ancien ordre socialiste et un ordre capitaliste qui produit des inégalités toujours plus marquées ». Pourrait-on trouver une interface entre ces ordres superposés ? La société chinoise y songe. En tout cas, l’interface est un fait dans le domaine de la culture, dans la littérature par exemple. Et Noël Dutrait de nous dire combien elle est capitale pour un auteur comme Gao Xingjian. Mais l’écrivain interface ne peut pas ne pas poser de problèmes au traducteur, une autre interface. D’une interface à l’autre, la traduction ne cesse de « trahir » et de s’enrichir. C’est aussi le cas des jeunes poètes des années 1990, examinés ici par Xu Shuang, et dont certains sont des traducteurs de poésie étrangère. La poésie contemporaine est-elle possible sans traduction ?
J’aimerais bien conclure cette introduction par le mot interface qui caractérise fort bien l’identité chinoise actuelle. Située aux carrefours entre la tradition et l’Occident, entre le passé et le présent, cette identité dynamique et non figée comprend encore des éléments assez flous, indéterminés. En bref, elle est à renouveler, et pourquoi pas à réinventer.